Musée des Beaux Arts à Rennes
du 13 février au 18 mai 2008
Thomas Waterman Wood (1823 – 1903): Jeune Indien à Fort Snelling 1862,
The Minneapolis Institute of Arts
Le grand Ouest, sa découverte et sa conquête, sa résistance farouche et ses paysages de rêve : cette histoire grandiose et brutale, transformée en légende bien avant que le territoire ne soit entièrement exploré, est l'un des fondements de la civilisation américaine. Les artistes y ont consacré depuis le début du XIXe siècle des œuvres extraordinaires presque parfaitement inconnues en Europe. Même aux Etats-Unis, cette production est placée en marge de l'histoire de l'art et on la voit peu dans les grands musées classiques. Pourtant, de paysages stupéfiants (Bierstadt, Moran) en portraits d'Indiens aux accents romantiques, d'épopées guerrières en scènes de genre irrésistibles où le cow-boy chemine en plein malaise existentiel, le XIXe siècle a fourni de merveilleux chefs-d'œuvre.
Thomas Moran, 1837 – 1926: Un paradis Indien (Green River, Wyoming), 1911,
Dallas Museum of Art
A la poésie d'un territoire paradisiaque, peuplé de bisons promis à la disparition (les panoramas mélancoliques de William Jacob Hays) répondent les épisodes des guerres indiennes traités avec un sentiment de grandeur et une fascination égale pour les deux civilisations affrontées (Stanley, Miller, Deas, Ranney). Après Frederic Remington qui marque l'apogée d'une imagerie héroïque et pittoresque, pleine de saveur réaliste, une génération de brillants illustrateurs (William R. Leigh, N. C. Wyeth) montre, au début du XXe siècle, que l'Ouest reste une source puissante d'inspiration pour l'Amérique moderne.
N. C. Wyeth, 1882-1945: Bagarre au pistolet, 1916,
Denver Art Museum
Composée essentiellement à partir des collections des musées américains de FRAME, parmi lesquels le Denver Art Museum qui possède un important département de « Western Art », mais
aussi de grandes institutions spécialisées qui conservent des œuvres emblématiques, elle s'efforcera de montrer l'enchevêtrement de l'histoire et de l'imagination, et la contribution essentielle
des artistes à l'élaboration d'une véritable mythologie fondatrice de l'Amérique.
La France a toujours été passionnée par la conquête de l'Ouest et les rendez-vous artistiques n'ont pas manqué : présentation au roi Louis-Philippe de la galerie indienne de George Catlin,
relation d'amitié entre Rosa Bonheur et Buffalo Bill - dont le Wild West Show connut d'ailleurs un succès phénoménal en Europe. Il est temps de redécouvrir, non seulement une aventure humaine
dont le cinéma seul est loin de rendre la richesse et la complexité, mais une grande page d'histoire de l'art réellement oubliée.
L’art américain mettant en scène l’histoire, les paysages et les légendes de la conquête de l’Ouest, constitue une page étonnante de l’histoire de l’art qui n’a jamais été montrée en France. Rangé sous la dénomination Western Art, il est assez populaire aux États-Unis mais peu présent dans les musées des Beaux-Arts « classiques ». Son caractère narratif, spectaculaire, touchant à un mythe fondateur de la civilisation américaine, a fait oublier sa valeur proprement artistique. Les images créées au XIXe siècle sont pourtant, bien souvent, de véritables chefs-d’oeuvre sur lesquels repose toute notre vision moderne de cette histoire. Le cinéma a puisé abondamment dans la peinture et si quelques noms seulement sont connus du grand public (Catlin, Remington), de très nombreux peintres et sculpteurs ont rivalisé de virtuosité et d’invention poétique sur ce thème en or.
George Catlin(1796-1872): Jeu de balle indien, vers 1846,
Blérancourt, Musée de la Coopération franco-américaine
L’exposition de Rouen, Rennes et Marseille propose un choix fondé sur des critères plus esthétiques qu’historiques, et un regard européen sur un siècle d’imagination débridée, nourrie d’abord de la fascination des paysages fabuleux qui s’étendent à l’ouest du Mississipi. Tout en évoquant l’histoire héroïque et tragique de cette « conquête », le choc des civilisations, son but est d’abord de réunir les meilleurs artistes. Les peintures et sculptures présentées montrent comment l’oeuvre d’art, d’abord témoin de l’exploration de ce nouveau monde, devient rapidement un élément actif de la construction du mythe. Des grands paysages vertigineux commandés par les compagnies de chemin de fer aux scènes terribles des guerres indiennes, les artistes ont apporté une contribution décisive à l’idéal de liberté et d’aventure qui fonde la société américaine. La violence, jamais absente, peut être dénoncée ou sublimée. Les couleurs sont aussi inédites que les sujets, les portraits d’Indiens sont éblouissants. Les bisons promis à l’extinction, victimes collatérales de la guerre, symbolisent un monde perdu.
La tradition des expéditions et l’enquête ethnographique
Dans les années 1830, la tradition des illustrateurs scientifiques accompagnant les grandes expéditions pour les documenter se poursuit et se transforme, avec l’arrivée d’une génération d’artistes qui apporte un regard plus engagé et d’esprit romantique sur le territoire et ses habitants. La précision ethnographique est toujours de rigueur dans les oeuvres du Suisse Karl Bodmer (1809-1893), et les séries de portraits d’Indiens des différentes tribus rencontrées vont devenir l’un des grands phénomènes artistiques des années 1840. Après le projet pionnier de Charles Bird King (1785-1862) qui peint des chefs indiens en visite à Washington au début des années 1820, la figure exceptionnelle de George Catlin (1796-1872) fait passer le thème des Native Americans de la curiosité personnelle au projet gouvernemental, avant de lui donner un rayonnement international grâce à l’exposition itinérante de sa Galerie indienne, présentée notamment à Louis-Philippe en 1845.
George Catlin: Tuch-Ee, Célèbre chef Cherokee, 1834,
Virginia Museum of Fine Arts, Richmond
Accompagnée d’une délégation d’Indiens, elle fait grand bruit dans le milieu artistique français et on en trouve l’écho dans les écrits et les dessins de Delacroix. Le roi commandera immédiatement à Catlin une série de tableaux conservés aujourd’hui au musée du Quai Branly et prêtés à l’exposition. L’art de Catlin, avec ses accents naïfs déconcertants, sa saveur narrative et son enquête ethnographique approfondie, ne connaît aucun équivalent dans l’art européen.
Un romantisme américain
Les années 1840 et 1850 voient se développer à partir de ce matériau neuf une peinture qui intègre le souffle de l’aventure pour créer un univers épique et romantique. Alfred Jacob Miller (1810-1874) est en 1837 le premier à se joindre à une exploration à travers les Rocheuses, sur ce qui deviendra la « Piste de l’Oregon » (Oregon Trail), l’une des grandes routes vers l’ouest, dont une partie longe la spectaculaire Green River (actuel Wyoming). Les tableaux, montrés plus tard à New York, seront une révélation et Miller continuera à produire certaines des images les plus vibrantes de l’ouest sauvage et de ses farouches autochtones, encore perçus comme un danger raisonnable (Le Scalp, Denver Art Museum). La peinture de cette période les évoque de façon inquiétante et majestueuse à la fois, et déjà l’idée de la disparition tragique de leur civilisation donne lieu à des hommages saisissants où les ciels rougeoyants jouent pleinement leur rôle (John Mix Stanley, Derniers de leur race, 1857, Cody, Buffalo Bill Historical Center).
Alfred Jacob Miller: Le scalp, 1834,
Denver Art Museum
Les Blancs progressant sur ces territoires forment l’autre versant de l’aventure, habités de la même gravité presque mystique ou saisis dans leurs pérégrinations pittoresques (George Caleb Bingham, Les Voyageurs attardés ; Capturés par les Indiens, Saint Louis Art Museum). Cette peinture, même lorsqu’elle met en scène les premières confrontations dangereuses, est baignée de l’atmosphère d’un monde qui n’a pas encore basculé dans le chaos. Ce sera vite arrivé avec l’explosion d’une guerre massive qui marquera aussi un tournant radical pour la production artistique.
L’idéalisation
Dans un premier temps, c’est la nostalgie d’un paradis perdu qui s’impose comme une urgence pour les peintres. Les panoramas peuplés de troupeaux de bisons sans fin, peints au début des années 1860 par William Jacob Hays (1830-1875), par ailleurs un peintre animalier conventionnel, sont à couper le souffle. C’est, dans une lumière dorée ou d’un rose magique, une métaphore de la vie menacée de destruction. Seul registre comptant des tableaux célèbres et représentés dans tous les grands musées américains, le grand paysage sublime, donnant l’impression d’une nature vierge et fabuleuse, promesse d’un destin sans limites, se développe à partir des années 1860 jusqu’à la fin du siècle. Il a une visée poétique mais aussi presque publicitaire. Il s’agit, sur fond de guerre, d’attirer de nouveaux voyageurs vers l’ouest, et les compagnies de chemin de fer sont les premières à commander et promouvoir les images inouïes d’Albert Bierstadt (1830-1902) et de Thomas Moran (1837-1926).
Albert Bierstadt (1830 – 1902): Le Troupeau surpris, 1872,
Saint Louis Art Museum
Les grands sites de la vallée de Yosemite en Californie (sujet de prédilection de Bierstadt) ou de Yellowstone (particulièrement exploré par Moran) qui sera le premier Parc naturel institué en 1872, regorgent de cascades, à-pics vertigineux, geysers et arbres géants qui fournissent la matière d’une peinture à la fois fidèlement topographique et totalement retravaillée en atelier sur des formats souvent gigantesques.
Thomas Moran (1837 – 1926): La Cascade de Bridal Veil, vallée de Yosemite, 1904,
Richmond, Virginia Museum of Fine Arts
Parallèlement au paysage sublime, une vision idéale et classicisante se développe en peinture et surtout en sculpture, avec des influences européennes. Dès 1848 Henry Kirke Brown, avec Le Choix de la flèche, donnait au thème du chasseur antique, représenté dans le nu héroïque, une connotation amérindienne. Les bronzes de John Quincy Adams Ward (Chef indien, Denver Art Museum)montrent de claires références académiques.
Le triomphe de l’illustration
Mais la fin du siècle est dominée par la figure de Frederic Remington (1861-1909), le plus populaire des spécialistes du genre western. A ce moment où l’histoire s’écrit rétrospectivement devait correspondre un artiste virtuose, capable de fixer la moindre nuance des gestes désormais « mythiques » des cow-boys, militaires, colons et Indiens, ainsi que de leurs montures. Peintre et sculpteur, il est d’abord un illustrateur à succès et annonce toute une génération d’artistes illustrateurs qui écrivent une grande page de l’histoire de l’art américain, jusqu’à Norman Rockwell dont un tableau montre un convoi attaqué par les Indiens et fuyant à toute vitesse à flanc de montagne (Denver Art Museum). Prolifique et parfois systématique, notamment dans ses célèbres bronzes (Bronco Buster, 1895), Remington trouve toutefois des accents poétiques étonnants, notamment dans ses oeuvres tardives (Les Signaux de fumée, 1905, Fort Worth, Amon Carter Museum). Son contemporain Charles Marion Russell (1865-1926) affiche les mêmes ambitions narratives, avec de grandes chevauchées aux multiples personnages, et une palette sans aucun retenue où les verts et les mauves se marient de la façon la plus étrange (Chasse au bison, Minneapolis Institute of Arts).
Charles Marion Russell (1865-1926): Chasse au bison
The Minneapolis Institute of Arts
Dans l’ombre de Remington et Russell, des artistes proposent une vision plus mélancolique, inquiète, qui n’enlève rien au caractère épique de la conquête mais semble s’interroger sur son sens, à l’image de l’Eclaireur de Harvey Dunn (Cody, Buffalo Bill Historical Center). Les voyageurs solitaires de Frank Tenney Johnson sont parmi les plus belles oeuvres inspirées par la magie de l’Ouest (Californie ou Oregon, 1926, Tulsa, Gilcrease Museum).
Le mythe à l’époque moderne
Les illustrateurs exploitent désormais pleinement le mythe et les tableaux les plus réussis ont souvent été des couvertures de magazine sinon des projets publicitaires, comme ceux de N.C. Wyeth pour Cream of Wheat (Minneapolis Institute of Arts). Wyeth et William R. Leigh franchissent une nouvelle étape dans l’extravagance des couleurs et l’intensité dramatique. L’exposition insiste sur ce paradoxe d’un art qui déborde d’inventivité au moment où l’histoire devient codifiée et artificielle. Wyeth est particulièrement bien représenté, avec des oeuvres allant d’une méditation lyrique inspirée des spiritualités indiennes aux scènes de bagarre échevelées et noyées dans des nuages de poudre. Les visions romantiques de Miller, Stanley, Deas et Ranney sont loin. La virtuosité a remplacé la pureté du premier regard, mais l’émerveillement ne fait que croître. L’oeuvre de l’artiste qui conclut l’exposition appartient entièrement au XXe siècle. Inclassable, Maynard Dixon (1875-1946) travaille dans une veine narrative qui oscille entre archaïsme et modernisme, synthétisant toutes les approches de l’Ouest pour en extraire la magie. Il rend d’abord hommage au territoire et à ses habitants d’origine, tout en portant un regard aussi sympathique que critique sur les aventures de l’homme blanc dans son nouveau monde (Hogback Hill, Denver Art Museum).
Maynard Dixon (1875-1946): Hogback Hill, 1942,
Denver Art Museum
(Extrait du dossier de presse, "la Mythologie de l’Ouest dans l’art américain")
Diaporama © Nicole Pottier
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