Une volée de moineaux se disputait sur le panneau d'affichage rond à côté de la Mairie. Sur le panneau, en-dessous des briques d'où le ciment était tombé- une seule
affiche. Et sur l'affiche, sous les initiales M A I pour Ministère des Affaires Intérieures, il était écrit en majuscules: "Durant toute la journée de dimanche il est défendu d'acheter plus de
deux ballons par personne. Ceux qui seront pris dans le cas contraire paieront une amende drastique." Il n'y avait pas de signature. Les personnes qui s'arrêtaient pour lire collaient presque
leur nez sur la moitié de feuille blanche. Ceux qui avaient appelé au moins une fois le secrétaire de Mairie pour une copie de la carte d'identité ou du certificat de naissance devinaient
immédiatement qu'il s'agissait de la machine à écrire de la Mairie. C'était la seule du village. Et la couleur indigo utilisée ne laissait aucun doute aux proches du secrétaire. C'était l'indigo
qu'Otto utilisait pour dupliquer ses blagues grossières. La même affiche avait également été collée avec de la farine et de l'eau sur les portes des quatre bars qui étaient restés dans la
localité. Personne ne se demandait pourquoi, puisqu'il s'agissait d'une annonce de la Mairie, il manquait le cachet. Sur un mode explicite, ce n'était pas une annonce de la Mairie mais de la
Milice. La dite Milice qui n'apposait pas son cachet sur n'importe quel papier.
Le long de la grille en fer forgé de l'une des quatre églises, une multitude de marchands ambulants plus ou moins manouches avaient étalé dès le matin leurs bricoles sur les éventaires. C'était
bien après l'heure du déjeuner et le village paraissait mort. Dans les rues, aucun mouvement. De rares fois, un chat osait traverser en courant la chaussée principale. Ioji, le propriétaire du
carrousel à chaînes installé devant le Foyer Culturel, était assis à cheval sur une chaise à dossier et crachait des semences de tournesol, Ionela, sa deuxième femme, comptait quelque chose en
hâte et de temps en temps elle mouillait le bout de son crayon chimique du bout de sa langue. Pas loin d'eux, assis au fond, le dos appuyé contre la grille de l'église, se trouvait Bandi le
Manouche. C'était un petit vieux vraiment très manouche, avec deux ballons gonflés dont les ficelles étaient ancrées à la ceinture de son pantalon et encore d'autres ballons, dégonflés, jaunes,
bleus, verts et rouges, étalés sur un morceau de papier devant lui.
Devant le magasin mixte, un képi. Sous le képi, le quotidien "L'Etincelle" et en dessous de l'"Etincelle", une paire de pantalons et une paire de souliers noirs. Au-dessus du journal on pouvait
voir, assez souvent, les yeux marron de l'adjudant Bercica, le chef de poste de la Milice.
Du côté du piquet des policiers de la frontière on entendit de brefs commandements. Quelques minutes après, deux soldats accompagnés par un sergent apparurent sur la chaussée, courant en cadence.
Arrivés en face des éventaires, ils changèrent leur course pour la marche au pas. Ils avaient l'arme à l'épaule. Après avoir dépassé la zone commerciale, ils commencèrent à courir de nouveau.
Bercica laissa le journal par terre et regarda la montre."Ils sont en retard à la gare", pensa-t-il satisfait. Il le rapportera ce soir à la compagnie. Peut-être même à M-me le maire. Qu'elle
pose le problème là où il le faut ! Il y avait deux points névralgiques par où pouvaient apparaître de potentiels infracteurs à la frontière: la chaussée et la voie ferrée.
- Comment va ton cochon, tonton Bercica?...
Les moineaux babillards sur l'affichage près de la mairie s'envolèrent en gazouillant apeurés. Bercica plia le journal. Sur la chaussé, titubant, Micha, surnommé Pizdici, le garde-cochons du
village. Il avait le visage plus rouge que d'ordinaire. On aurait dit qu'il prenait feu. L'homme s'appuyait sur une bicyclette de dame, avec des filets de protection à la roue arrière. De la
poche de son veston on voyait furtivement le goulot d'une bouteille d'un quart de litre.
- Les crochets ne sont pas tombés?
L'adjudant sentait qu'il s'enflammait lui aussi. Le vaurien sur la route s'était trouvé juste à ce moment-là pour lui demander comment allait l'animal. Il sentait le regard de tous ceux
rassemblés devant l'église et le Foyer Culturel le mesurant de la tête aux pieds.
- Je t'appellerai, ne t'en fais pas...mais va t'en plus vite car ta nénette t'attend et si j'entends que tu as encore fait du scandale, je te raserai...Allez, va t'en, tu encombres la
circulation.
- Mais tu devras m'appeler, chef. Sinon ils peuvent détruire même ton bureau. Ce n'est pas une blague ça. Et moi...
- Bon, ça suffit, va t'en, il y a des voitures qui arrivent et elles pourraient t'écraser, va t'en !
- Ne t'inquiète pas, chef, car Mimi ne s'en fait pas non plus. J'arriverai bien à la maison puisqu'il le faut...mais tu m'appelleras...car tous ne savent pas mettre les crochets...
Micha se perdit en bas de la rue en s'appuyant sur la bicyclette. Le chef de poste avait roulé "L'Etincelle" et l'utilisait pour frapper ses jambes. Les tempes lui brûlaient. Il sentait les
regards des tziganes des comptoirs rivés sur lui. Il savait pourquoi ceux-ci manquaient de clients. Ils le savaient également. Même Bandi le Manouche, le seul fournisseur de ballons qui avait
reçu l'autorisation de vente pour cette journée-là le savait.. Ce dernier n'avait le droit de vendre à une seule personne que deux ballons maximum. Au début il fut content en apprenant qu'il
serait le seul vendeur de tels produits, mais depuis deux heures il n'en finissait pas de maudire Bercica. Mais seulement en pensée. Dans la rue, pas un pékin. Pas un ballon vendu. La langue le
démangeait de dire à l'adjudant: "C'est bien ça, chef, justement un jour de Rusalii (*Pentecôte). d'interdire aux gens de s'amuser avec des ballons ?" Bercica lui-même était né un jour de Rusalii
quelque part dans le Baragan. C'est là-bas qu'il avait appris quand il était devenu grand, qu'il y avait dans le pays une région fort riche où les gens vivent bien mieux et lorsqu'il eut finit
l'école, il fut très content de savoir qu'on l'affectait à un poste justement dans le Banat. Ses parents lui avaient raconté combien les habitants de Banat avaient été appliqués lorsqu'on les
amena dans le Baragan pour bâtir des propriétés collectives et de nouveaux villages au beau milieu des champs. Arrivé dans le Banat il s'en était pris à ses habitants. "Que le diable les
emporte...quelles maisons ils ont et ils sont venus chez nous pour en bâtir des collectives...!"
De la gare on entendit un sifflet de locomotive. Bercica s'inquiéta. Il aura plus de travail que d'habitude. Il était convaincu qu'une foule de populace était arrivée par le train comme cela se
passe toujours à l'occasion des Rusalii Dans quelques minutes la place va se remplir de monde aussi. Par monde il comprenait de potentiels infracteurs, des frontaliers... nerfs, jurons, bâtons,
supplications pour se faire pardonner, parfois des interventions...Il n'avait aucune confiance dans les soldats. Ils cédaient pour un banal paquet de cigarettes serbes. Ou pour une douzaine de
chewing-gum. D'un point de vue il était pleinement rassuré. Avec deux ballons on ne pouvait pas même soulever en l'air un bébé de trois jours, à plus forte raison un adulte de quelques dizaines
de kilos. A la dernière séance, le général avait été extrêmement clair: "Dans la zone de la frontière on n'admet pas plus de deux ballons par personne. Je ne veux plus entendre que quiconque
s'est enfui accroché à une gerbe de ballons. C'est clair?" Le général avait raison. Depuis la fuite de cette gymnaste par-delà la frontière, portée par le vent par quelques douzaines de ballons à
travers Mures, les cadres supérieurs soufflaient même dans le yogourt.
A force d'avoir frappé "l'Etincelle" contre sa jambe, il ne resta presque rien du journal. Le vent faisait voltiger les bouts de papier par ci par là. Le monde aurait déjà dû arriver à la gare.
Sinon, peut-être qu'ils auraient pris d'autres ruelles. Quoique d'ordinaire ils se rassemblaient tous ici devant l'église. Surtout qu'après la messe le prêtre se transformait en photographe et
prenait une photo avec tout le monde. Il regarda vers le ciel. Le vent soufflait du sud et quand il vient du sud, du côté des Serbes, il apporte l'orage. Quand il souffle du nord, du côté des
Hongrois, il apporte la pluie. Cela il le savait par les villageois. Il se félicita d'avoir réussi à coller les affiches dans tout le village. Otto, le secrétaire de Mairie, avait grogné en
apprenant quelle tâche on lui mettait sur le dos mais finalement il s'était mis à dupliquer le texte sur la machine à écrire. Surtout lorsque le chef de poste, en lui touchant l'épaule, lui avait
dit qu'il était au courant de sa passion d'inventer de bonnes anecdotes politiques.
Le vent s'était renforcé. La direction dans laquelle il soufflait était de plus en plus inquiétante. Le général avait sûrement raison. Quelques bons ballons, un bon vent comme celui-ci dans la
direction par-delà la frontière. Bercica aussi avait entendu parler de la gymnaste A cette époque il était chef du poste de police dans une commune voisine. Il suivit la rocade et il devint ainsi
chef de poste ici, d'où cette malheureuse diablesse s'était enfuie. Et pourtant il n'était pas pleinement convaincu que ce pouvait être vrai. Un cousin à lui travaillait à la Fabrique de
Caoutchouc et lui avait apporté un samedi une quarantaine de ballons. Il les gonfla tous et les attacha à Leo, le chien-loup dont il avait hérité du précédent chef de poste. Non seulement, les
ballons ne soulevèrent pas Leo mais en plus ils restèrent par terre, autour du chien, dépourvus de toute énergie. Pendant toute une semaine après cela, il eut mal aux poumons à force d'avoir tant
soufflé. Quand cela se calma, il essaya de nouveau. Cette fois-ci avec de la fumée de cigarette. Il fuma deux paquets de cigarettes "Carpates" sans filtre jusqu'à ce qu'il réussît à gonfler tous
les ballons. Il les attacha à nouveau au quadrupède. La différence fut qu'alors tous restèrent suspendus en l'air, mais Leo courait tranquillement dans la cour tous les ballons avec lui. "Dans
des conditions spéciales, quelques douzaines de ballons peuvent soulever en l'air même un adulte" dit le général. Bercica n'avait pas trouvé quelles étaient ces conditions spéciales. Par
conséquent, il ne savait plus que croire. Il était convaincu qu'il devait être particulièrement vigilant. De la part des gens on peut avoir mille surprises, se disait-il souvent.
L'absence des villageois l'inquiétait. A la messe de Rusalii le prêtre ne s'était pas montré. Ni aucune vieille femme souffrant de rhumatismes. Le bedeau non plus pour ouvrir l'église. Il se
rendit compte alors qu'il n'avait pas entendu les cloches. Il jeta par terre le dernier morceau restant de l'Etincelle". Le vent l'emporta sous un petit pont.
En provenance de la rue de la gare, on entendait des pas piétiner les pavés
- Une, deux, trois, gauche, droite, gauche, droite.
On entendait les pas se rapprocher. Ce devaient être les soldats qui revenaient de la gare, de leur mission. Bercica ne clignait plus de l'oeil. La rue continuait à être déserte. Aucune trace de
soldats. Il marcha jusqu'au coin qui donnait dans la rue de la gare. Il y arriva. Pas un chat. Il revint dans la zone des éventaires. Il s'approcha suspicieux de Bandi le Manouche.
- Combien de ballons as-tu vendu jusqu'à maintenant? lui demanda-t-il brièvement.
- Donne-les-moi tous de ce côté-ci, combien en as-tu? Et aussi le sac par ici. Je vais vous la montrer, moi, la frontière, allez au diable, bande de hongrois tous autant que vous êtes...Vous
voulez vous enfuir, hein? Donne-moi tout de ce côté-ci! Demain tu viendras au poste pour le procès-verbal. Je te les rendrai. Aujourd'hui toute vente est interdite.
Il arracha la sacoche des mains du tsigane et partit en se pressant vers le poste.
- Tonton Bercica!
Il s'arrêta comme frappé par la foudre. Encore ce crétin, Micha Pizdici. Il tenait sur sa bicyclette un objet assez grand qui paraissait être fait de papier.
- Quoi, Micha, quoi encore?
Il n'eut plus la force de lui passer un savon comme il le méritait pour son insolence. Il laissa par terre la sacoche prise à Bandi le Manouche.
- Ils m'ont envoyé pour vous demander si vous ne voulez pas aller avec eux.
- Avec qui?
- Mais avec eux, les gens du village. Car ils sont partis.
- Ils sont partis où?
- De l'autre côté.
Micha fit un geste discret vers la frontière.
- Comment sont-ils partis?
- Ils m'ont chargé de vous apporter cela.
Micha s'efforçait de défaire une ficelle autour de la selle de la bicyclette. En fin de compte, il y réussit. Il tendit au chef de poste quelque chose qui semblait être un cerf-volant géant,
comme celui que son papa lui avait fait, au Baragan, du temps où il était petit. Il leva les yeux vers le ciel. Le vent s'était renforcé. Dans la partie occidentale du village, dans le ciel, il
eut l'impression d'apercevoir une volée géante d'oiseaux en carré.
(Traduction et version française: Clava Nour, Nicole Pottier)
Duşan Baiski
" Păsări pătrate pe cerul de apus"
Editura "Marineasa", Timişoara, 2006